Interdiction du voile dans le supérieur,
réactions des politiciens et mise au point.

Passons en revue les différentes réactions politiques à l’arrêt de la Cour Constitutionnelle concernant le port de signes religieux dans l’enseignement supérieur

 

L’accord de majorité de la COCOF

Après l’arrêt de la Cour Constitutionnelle du 4 juin s’exprimant sur l’interdiction du voile à la Haute Ecole Francisco Ferrer qui la jugeait constitutionnelle, la COCOF, par la voix de son Ministre-Président Rudi Vervoort (PS), a tenu à rappeler la position du Collège sur la question :

« L’éducation inclusive est essentielle. Un environnement éducatif où la conviction de chacun est respectée et peut s’exprimer librement est primordial. Cela garantit non seulement le bien-être mais également l’égalité en termes d’accessibilité, de chances de réussite et d’émancipation des étudiants. A cet effet, le Gouvernement s‘est prononcé, dans son accord de majorité, pour une levée de l’interdiction du port de signes convictionnels pour les étudiants de l’enseignement supérieur et de la promotion sociale. Je tiens à rappeler cette ambition. La décision de la Cour constitutionnelle ne porte pas préjudice aux dispositions figurant dans notre accord de majorité. »[1]

L’accord de majorité de la COCOF contient effectivement à son point 8 (1) une résolution qui vise à garantir la liberté de culte dans l’enseignement supérieur.

Jamal Ikazban (PS) , député bruxellois, le rappelait également, après avoir été interpellé à ce sujet hors du parlement et sur sa page Facebook.

« il convient de veiller, aujourd’hui, à l’exécution de ce volet de l’accord du Gouvernement francophone bruxellois qui prévoit bien la levée de l’interdiction des #signes convictionnels dans l’enseignement supérieur et de promotion sociale de la Cocof. »[2]

Rien du côté de Nawal Ben Hamou (PS), également membre du Collège de la COCOF et secrétaire d’Etat à la Région de Bruxelles-Capitale chargée entre autres de l’égalité des chances.

Du coté de Rachid Madrane (PS), président du parlement bruxellois, rien à ce sujet non plus, l’arrêt ayant été publié dans la même semaine que les manifestations Black Lives Matter, il s’est concentré, à juste titre, sur la question du racisme et de la discrimination. Peut-être que ces tweets et ses prises de parole à ce sujet englobaient également la question des signes religieux dans l’enseignement supérieur ? On peut en douter. Disons qu’il n’a peut-être pas d’avis sur la question (même s’il s’exprime volontiers sur d’autres sujets) ou que ce qu’il se passe aux communales ne l’intéresse pas plus que ça.

Rien non plus de la part du chef de  groupe PS à la Chambre Ahmed Laaouej (PS), mais là, nous sommes déjà au niveau fédéral.

En revanche, la députée régionale bruxelloise Margaux de Ré (ECOLO) a exprimé tout son regret de voir une telle limitation être légitimée et portée par le Pouvoir Organisateur de la H-E Francisco Ferrer, elle l’a exprimé lors d’une séance et repris sur son blog personnel.

Farida Tahar, sénatrice (ECOLO), va également interroger Vervoort sur la question en faisant part de son expérience de femme voilée tout en mettant en garde la classe politique sur le climat de méfiance que ce genre de restrictions peut induire. Il s’agissait aussi d’un rappel de l’accord de la COCOF. 

la députée (PTB) Stéphanie Koplowicz, très impliquée sur ces questions, y réagira aussi au parlement bruxellois.

A vrai dire, cela n’a pas vraiment d’importance, il semble que le Parti Socialiste, très fragmenté de nature, échafaude une politique à l’échelle nationale qui manque cruellement de cohérence. 

Un Parti Socialiste incohérent

Si, à l’échelle communautaire, à Bruxelles, tout porte à croire que le PS n’est pas nécessairement défavorable à l’interdiction des signes religieux dans l’enseignement supérieur, à la ville de Bruxelles on est plus tranché sur la question. Il faut dire que le PS n’a pas les mains complètement libres et selon le niveau de pouvoir et l’endroit, les négociations peuvent être plus délicates à mener, amenant alors le PS a faire des concessions sur certaines questions pour donner priorité à d’autres. C’est aussi le cas du parti DEFI (ex-FDF) qui a voté cet accord de majorité de la COCOF à reculons, eux qui, comme le PS, désiraient également inscrire la laïcité dans la Constitution.

Alors, est-ce que tout le mérite reviendrait à Rudi Vervoort (PS) qui rappelle cette résolution concernant le voile dans le supérieur ?

Non, bien qu’il faille lui accorder qu’il s’engage au moins à respecter cet accord, un peu de loyauté n’a jamais tué personne.

C’est plutôt ECOLO qui, en position de force aux dernières élections et par la voix de sa co-présidente Zakia Khattabi, a insisté pour maintenir cette levée d’interdiction dans le supérieur.

La COCOF, ce n’est pas le conseil communal et le collège de la Ville de Bruxelles. A la ville de Bruxelles, ECOLO ne s’est pas attardé sur cette question lors des négociations, les enjeux relatifs à la question de la mobilité, l’environnement et la gouvernance ont été plus préoccupants. Du côté du PS on a conservé le plus important à la Ville de Bruxelles, l’échevinat de l’instruction publique où Faouzia Hariche siège depuis 15 ans.

Un revirement de la part du PS ? 

Ne vous y trompez pas.

Le Parti Socialiste n’est pas enchanté d’autoriser le voile dans l’enseignement supérieur, cela va même à l’encontre de leur philosophie, il existe bien entendu des divergences au sein du parti, mais au plus haut niveau l’anticléricalisme, le laïcisme et la limitation des libertés de culte au nom de l’idéal socialiste sont bien ancrés et assumés.

Retenez bien que, s’ils l’ont accepté dans l’accord général de la COCOF c’est parce que le Parti ECOLO a appuyé cette demande. Rudi Vervoort ne fait qu’un rappel.

Au niveau communal, quelles ont été les réactions à cet arrêt de la Cour ?

Rappeler que la politique générale de la COCOF s’emploie à lever l’interdiction du voile dans le supérieur, c’est une bonne chose. Mais ça ne résout pas tout et ça ne change pas grand-chose au débat qui nous intéresse. La COCOF n’est pas le Pouvoir Organisateur de la Haute Ecole Francisco Ferrer, c’est la Ville de Bruxelles qui est aux commandes, c’est donc d’elle qu’une réaction est attendue.

Si au niveau régional, les réactions ont été rares et laconiques et se sont contentées de rappeler ce que disait l’accord, les réactions au niveau communal ne se sont pas fait attendre, passons-les en revue:

Ahmed El Khannouss (CDH)

Conseiller communal CDH à Molenbeek, il fut l’un des premiers politiciens à réagir à l’arrêt s’associant aux femmes voilées lésées par ce règlement et condamnant fermement la position du PS de la ville de Bruxelles, PO de la Haute Ecole Francisco Ferrer.

Abdallah Achaoui (PS)

L’ex-échevin PS de Molenbeek ne s’est pas prononcé publiquement sur la question. En revanche, il soutient la manifestation du 5 juillet contre l’interdiction du voile dans le supérieur et projette d’y assister (en première ligne).

David Weytsman (MR)

Le député MR se réjouit lui aussi de l’arrêt de la Cour Constitutionnelle et soutient Faouzia Hariche. Cependant,  il fustige au passage le manque d’uniformité au sein de la coalition PS-ECOLO de la ville de Bruxelles. Le PS tiendrait une position ambivalente sur la question, il y aurait selon lui un « double langage » entre la coalition PS-ECOLO à la COCOF et la même coalition à la Ville de Bruxelles. Il a cependant rappelé (il faut le souligner) que le MR se satisfait lui aussi du statu quo mais respecte le choix des hautes écoles.

Bruno Bauwens (PTB-PVDA)

Le conseiller communal PTB va être très sévère avec le collège bruxellois, il va mettre en avant l’énorme différence de tolérance et d’interprétation de la neutralité entre le Nord du pays (qu’il connaît bien) et la ville de Bruxelles. Il interpelle le collège et dit ne pas comprendre comment peut-on émanciper des femmes adultes en leur limitant l’accès aux études. Il soutient qu’une politique d’instruction publique plus inclusive serait la solution et qu’un échevinat ne devrait limiter ça.

Philippe Close (PS)

Il fait remarquer que c’est la Cour Constitutionnelle qui s’exprime sur le sujet et n’interdit pas les signes convictionnels, précisant d’ailleurs qu’il s’agit de TOUS les signes qui sont concernés (procédé très malhonnête dont on vous avait déjà parlé dans un précédent article, l’interdiction vise essentiellement les femmes voilées, ce qu’il va rappeler après pour nuancer). Il répond à Monsieur Bauwens que la problématique est complexe, qu’il n’ y  a pas de vraie solution et que l’équilibre trouvé par la Cour est cohérent avec la volonté des différents PO d’organiser un enseignement qui répond à leurs préoccupations.

Il dit à Monsieur Weytsman que le PS est traversé par différentes sensibilités (avec un petit coup bas au MR) et qu’Ecolo ne suit pas toujours le PS sur la question mais que, heureusement, on en parle, même s’il regrette que le débat manque de sérénité.

Commentaire : De quelle sérénité parle M. Close ? Est-ce qu’il y a de quoi rester serein quand on limite vos libertés ? Quand on se réjouit de votre exclusion ? Quand on réduit vos opportunités de carrière ? Quand on brade votre avenir sous prétexte de neutralité ?

Oui, l’invective, l’imprécation et l’injure ne sont pas des solutions et elles desservent plus qu’elles ne servent ce débat. Mais ; le mépris affiché par l’échevinat de l’instruction publique, qui se réjouit de cette exclusion, n’aide pas. La sérénité élirait volontiers domicile dans un environnement pluriel et démocratique où la voix des exclues serait entendue et où la pression sociale qu’on présume exister dans ces établissements, serait étudiée et avérée.

Demander de la sérénité et ne pas favoriser le dialogue ce n’est pas jouable et puisqu’il « cite » Amin Maalouf, il lira chez ce même auteur un extrait tout aussi pertinent:

« Au nom du progrès, de la justice, de la liberté, de la nation, ou de la religion, on ne cesse de nous embarquer dans des aventures qui se terminent en naufrages. »

Du reste, il soutient la position de la Ville de Bruxelles sur la question, se satisfait de l’équilibre trouvé par la Cour Constitutionnelle et rappelle que le débat est toujours ouvert dans ses propres rangs.

Benoit Hellings (ECOLO)

Pour l’échevin Ecolo, c’est clair. Ecolo maintient sa position, il est POUR la levée de ces interdictions, le PS est contre. Mais il rappelle que sur ces dossiers, il faut s’en tenir aux accords de majorité qui ont été conclu en début de mandat, c’est la démocratie, on ne peut pas avoir son mot à dire sur tout.

Fatima Moussaoui (CDH)

Elle n’a pas eu beaucoup de temps pour s’exprimer sur la question, la conseillère communale CDH Fatima Moussaoui a exprimé un rapide ras-le-bol, mais au vu de ses anciennes déclarations et actions, elle n’est vraisemblablement pas hostile au port du voile dans le supérieur.

Que vaut alors ce rappel de Rudi Vervoort ?

Comme nous l’avons dit plus haut, le rappel est rassurant mais il n’apporte rien de neuf, les écoles supérieures que la COCOF organise lèveront (peut-être) cette interdiction à la rentrée, mais pour la H-E Francisco Ferrer, c’est toujours le même problème puisque le Pouvoir Organisateur reste la ville de Bruxelles. Est-ce que Mme Faouzia Hariche et l’ensemble du Collège communal seront plus favorables à une levée de cette interdiction à la rentrée prochaine ou se réjouiront ils encore de limiter l’accès aux femmes voilées en nous demandant de rester sereins sur ce dossier ? Si vous avez suivi les déclarations de Mme Hariche et M. Close, vous aurez compris que l’ensemble du PS de la ville de Bruxelles campe sur sa position et tant que le PS y sera élu il restera très difficile de faire valoir la liberté de culte au sein des établissements organisés par la Ville de Bruxelles.

Vous avez jusque 2024 pour y réfléchir.

Faïçal

Sources et références

__________

[1] Blog .brussels personnel de Rudi Vervoort. (Consulter ici)

[2] Voir page Facebook de M. Ikazban.(ici)

One thought on “Mise au point sur l’interdiction du voile dans le supérieur : déclarations et réactions politiques

  1. Boukhari dit :

    Très belle synthèse très objective et rationnelle de la situation. Bravo pour la rédaction et l’esprit de transparence.

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