La Bataille de Lépante, 7 octobre 1571

Ce jeudi, il y a de cela 449 ans, une des plus grandes batailles navales, voire la plus grande de la Méditerranée, eut lieu. C’est la fameuse bataille de Lépante qui se déroula le 7 octobre 1571. Cette bataille opposa l’Empire ottoman, alors à son apogée, à une alliance appelée la Sainte-Ligue entre différents pays catholiques : la Papauté, la République de Venise et l’Espagne, dans le contexte de la guerre vénéto-ottomane (1570-1573). Cette bataille navale dont les pertes furent nombreuses des deux côtés fut remportée par la Sainte-Ligue, qui vit dans ce succès la fin de l’hégémonie ottomane. Toutefois, cette affirmation que nous pouvons toujours et encore retrouver dans la plupart des livres sur le sujet a besoin de nuances.

1. Un empire à son apogée

Le XVIè siècle peut être qualifié comme l’âge d’or de l’Empire ottoman, dans tous les domaines : militaires, maritimes, économiques, diplomatiques et culturels. Les sultans sont bien conscients de cette position de force comme peut le témoigner cette inscription se trouvant sur la citadelle de Bender après sa conquête par Suleyman Al-Kanuni en 1538 :

Je suis l’esclave de Dieu et le sultan de ce monde. Par la grâce de Dieu, je suis le chef de la communauté de Mohammed. La puissance de Dieu et les miracles de Mohammed sont mes compagnons. Je suis Suleyman, au nom duquel la khotba est lue à La Mecque et à Médine. À Bagdad, je suis le chah, dans les royaumes byzantins, le César, et en Égypte, le sultan ; qui envoie ses flottes sur les mers d’Europe, de Maghreb et d’Inde. Je suis le sultan qui a pris la couronne et le trône de Hongrie et les a accordés à un humble esclave. Le voïvode Petru a levé la tête en signe de révolte, mais les sabots de mon cheval l’ont réduit en poussière, et j’ai conquis la terre de Moldavie.[1]

Suleyman mourra en 1566 lors de sa campagne de Szigetvar contre les Habsbourg, un jour avant la prise de la forteresse par les troupes ottomanes et c’est Sélim II qui lui succèdera. Il signera une paix avec les Habsbourg en 1568, il conquerra l’île de Chios, il se lancera dans des campagnes en Indonésie pour aider le sultanat d’Aceh et en Asie contre les Russes qui sera moins fructueuse.

En 1570, l’Empire ottoman s’attaque à l’île de Chypre, alors sous contrôle vénitien. Point stratégique entre l’Égypte, les côtes syriennes et Istanbul, c’était aussi de là que les corsaires catholiques attaquaient les navires musulmans[2]. Chypre était donc d’une grande importance. En 1571, elle est conquise et c’est cet évènement qui va conduire à la formation de la Sainte-Ligue.

2. Une alliance catholique

Après la prise de Chypre par les Ottomans, Venise se mit à chercher des alliés pour faire face au « péril turc ». Au printemps 1571, par l’entremise du Pape Pie V, qui souhaite également vaincre l’Empire ottoman, plusieurs émissaires sont envoyés aux rois de France, d’Espagne et à l’Empereur du Saint-Empire romain germanique.[3] La France est, depuis quelques décennies alors, l’alliée de l’Empire ottoman et ne répond donc pas à l’appel et prévient son allié de la manœuvre politique vénitienne. Le Sultan pressa alors la France d’envoyer des émissaires pour éviter que les Princes germaniques et l’Empereur ne rejoignent cette ligue. Les relations entre l’Empereur et le Pape n’étaient pas non plus très cordiaux, et c’est pourquoi le Saint-Empire ne rejoignit pas cette ligue.[4]

Toutefois, l’Espagne de Philippe II accepta de rejoindre l’alliance proposée par Venise. L’Espagne était un allié de taille depuis la paix de Cateau-Cambrésis de 1559 qui lui permit d’asseoir son hégémonie en Europe.[5] L’alliance est formée le 25 mai 1571 et la Sainte-Ligue voit alors le jour.[6] Le commandement de la flotte catholique est donné au fils de Philippe II, Don Juan d’Autriche qui dirigea la flotte vers les eaux ottomanes.

Apprenant cette nouvelle, la mission de trouver et de détruire cette flotte est donnée au Kaptan-i Derya, le capitaine des mers, Muezzinzâde Ali Pasha, récemment nommé au poste, qui était auparavant l’agha des janissaires.[7]

3. La plus grande bataille navale de la Méditerranée

La flotte ottomane cherchant la flotte de la Sainte-Ligue pendant quelques mois, décida de se retirer à Lépante, dans le golfe de Patras à cause de l’arrivée de la fin de la saison des guerres.[8] C’est alors qu’apparut la flotte catholique forte d’environ 210 navires, principalement des galères mais il y avait aussi 6 galéasses, qui auront un grand impact dans la bataille. Commandée par Don Juan d’Autriche, ce dernier avait sous ses ordres notamment le grand amiral Venier pour la flotte vénitienne, Marc-Antoine Colonna pour la flotte papale et Andrea Doria pour la flotte espagnole.[9] Muezzinzâde Ali Pasha commandait à plus de 230 bâtiments, des galères et des galiotes. L’Empire ottoman ne disposait pas encore de galéasses et se reposait principalement sur les galères. Sous les ordres de Muezzinzâde, il y avait des généraux expérimentés comme Cafer Pasha et Pertev Pasha mais aussi des capitaines plus expérimentés que Muezzinzâde comme Uluç Ali Pasha.

Avant l’affrontement, le conseil de guerre ottoman se réunit : Muezzinzâde, à qui il avait été ordonné de détruire la flotte catholique, optait pour une manière offensive tandis que Uluç Ali Pasha conseillait d’opter pour une manière défensive, en laissant venir la flotte ennemie pour qu’elle soit prise sous le feu des canons des forts maritimes.[10] Néanmoins, n’écoutant pas Uluç Ali Pasha, le capitaine des mers lança l’offensive contre la flotte catholique.

Au total, ce 7 octobre 1571, le golfe de Patras était rempli d’environ 438 navires. Si les forces en présence sont plus ou moins équitables en nombre, l’avantage qualitatif est du côté de la Sainte-Ligue dont la flotte était aussi composée de galéasses. La galéasse était un navire plus grand que la galère et pouvait tirer avec ses canons sur les flancs tandis que la galère ne pouvait tirer que vers l’avant. Leurs soldats disposaient aussi de plus d’armes à feu que les soldats ottomans.

Kontsam, Lepanto 1571. The greatest naval battle of the Renaissance, Oxford, Osprey, 2003, p. 50.

L’aile centrale catholique était menée par Don Juan d’Autriche suivi par la flotte d’Alvaro de Bazan. L’aile gauche était menée par Agostino Barbarigo et l’aile droite par le célèbre Andrea Doria. Quatre des galéasses étant à l’avant.

Muezzinzâde Ali Pasha menait l’aile centrale ottomane, suivi par les flottes de réserve. L’aile droite était commandée par Mehmet Sirocco et l’aile gauche par Uluç Ali Pasha.

Après un affrontement sanglant, les ailes centrale et droite furent détruites, Muezzinzâde et Mehmet Sirocco ont été tués, Barbarigo fut blessé mortellement.

Stevens, A. Westcott, A History of Sea Power, New York,George H. Doran Company, 1920, p. 106.

La bataille fut un véritable bain de sang. Les chiffres varient mais nous pouvons dire qu’il y eut entre 40 000 et 50 000 morts en tout. La flotte catholique remporta la bataille non sans mal, la flotte turque, quant à elle, seule la trentaine de navires sous les ordres de Uluç Ali Pasha parvint à se frayer un passage et à quitter le champ de bataille pour revenir à la capitale vers la fin du mois.

4. Tel un Phénix…

Cette victoire des catholiques fut fêtée partout en Europe. C’était une grande nouvelle, la Sainte-Ligue avait vaincu l’Empire ottoman qui avait la réputation d’être invincible. La défaite des Ottomans pouvait aussi être une occasion pour Don Juan d’aller plus loin et de reprendre les territoires conquis par les Turcs, notamment Chypre. Mais l’hiver se rapprochant, les dégâts étant lourds, le retrait pour se réapprovisionner était la seule chose à faire.

Dans l’Empire ottoman, la nouvelle ne tarda pas à circuler et si nous n’avons beaucoup de sources commentant l’opinion populaire Kâtib Çelebi nous indique que l’ensemble des musulmans fut affligé par la défaite et que des prières s’élevaient des mosquées.[11]

Cette bataille avait donc infligé de lourdes pertes matérielles à l’Empire ottoman mais à vrai dire, la perte morale et symbolique était plus grande encore.[12] Si les Européens ont pu attester qu’il était possible de vaincre l’Empire ottoman, ce dernier en prit conscience également et le força donc à agir avec précaution à l’avenir.[13]

Néanmoins, et c’est là que la nuance doit apparaitre, cette bataille ne signa nullement un arrêt de l’avancée ottomane. Au contraire, dès l’arrivée d’Uluç Ali Pasha à Istanbul, le sultan le nomma Kaptan-i Derya et avec le Grand Vizir Sokollu Mehmet Pasha, ils commencèrent à reconstruire la flotte ottomane. Durant l’hiver 1571-1572, plus de 22 arsenaux étaient en activité jour et nuit.[14] L’avantage de l’Empire était son large territoire et ne souffrait d’aucun manque de matériel pour reconstruire sa flotte, elle disposait de tout le nécessaire sur son sol.[15] Ayant aussi remarqué l’efficacité des galéasses, il fut décidé d’en construire également. En 3 semaines, 100 navires avaient déjà été reconstruits.[16] De nombreux soldats furent aussi enrôlés pour la nouvelle flotte, qu’ils soient janissaires ou sipahis ou appartenant aux autres troupes régulières, des volontaires se joignirent aussi à la flotte ainsi que des troupes kurdes réputés pour leur bravoure.[17] Pour assumer le cout financier de la reconstruction de la flotte, le trésor impérial fut sollicité, les notables et riches contribuèrent et des taxes extraordinaires ont été levées.[18] Au bout de 5-6 mois, environ 250 navires avaient été reconstruits dont 8 à 12 galéasses selon les sources. En outre, chaque navire devait transporter 150 guerriers, avec 3 guerriers entre chaque banquette, deux d’entre eux étant armés d’une arme à feu et un autre d’un arc.[19]

Mais la Sublime Porte ne se concentra pas uniquement sur la reconstruction de sa flotte. Durant ce laps de temps, elle utilisa sa diplomatie pour se trouver des alliés en Europe afin de contrer la Sainte-Ligue. Elle les trouva chez les protestants des Pays-Bas espagnols auxquels le sultan envoya des lettres pour les féliciter de ne pas adorer les idoles et d’avoir combattu la Papauté, ainsi que pour les informer que l’Empire ottoman serait toujours à leurs côtés tant sur mer que sur terre.[20] Les protestants des Pays-Bas espagnols, révoltés depuis 1566 exprimaient aussi leur amitié envers l’Empire ottoman et nous pouvons le voir à travers leurs symboles. Étant opprimés par le pouvoir catholique, ils admiraient la tolérance dont l’Empire ottoman faisait preuve moyennant le paiement de la Jizya et c’est pourquoi ils portaient des médaillons en forme de croissant de lune avec l’inscription Liver turcx dan Paus, signifiant plutôt les Turcs que les Papistes.

Les Ottomans se donnaient donc le rôle de protecteurs des nouvelles minorités protestantes, calvinistes, etc en Europe. Le Sultan entra aussi en contact avec les musulmans d’Espagne pour les inciter à se révolter. D’un autre côté, il a été également ordonné au beylerbey d’Alger de faire des razzias contre l’Espagne.[21] Selim II trouva aussi une alliée en Elizabeth 1ère qui envoya son émissaire Harborne dans le but de mener une attaque navale commune contre l’Espagne.[22]

C’est donc à la fin du printemps 1572, qu’Uluç Ali Pasha, avec sa nouvelle flotte, plus grande et plus forte que celle de 1571, lève l’ancre et part à la recherche de la flotte catholique. Don Juan tentait de prendre la ville de Methoni dans le Péloponnèse mais il dût battre en retraite en voyant une nouvelle flotte ottomane.[23] En voyant ce redressement de situation des Ottomans et aussi avec la mort du Pape Pie V survenu le 1er mai 1572, Venise commença à entamer des négociations de paix avec l’Empire ottoman.[24]

5. Une paix amère

Si la Sainte-Ligue a bien gagné la bataille de Lépante, elle a toutefois perdu la guerre. La paix est signée le 7 mars 1573 et de lourdes indemnités de guerre sont imposées à Venise, elle doit payer 300 000 ducats, elle cède tous ses droits sur Chypre et le tribut annuel de Zante est porté de 500 à 1500 ducats.[25]

En conclusion, la bataille de Lépante fut bien une lourde perte pour l’Empire ottoman, tant matériellement que symboliquement mais la reconstruction de la flotte en à peine quelques mois et plus forte encore, montra que les ottomans pouvaient se relever à toute vitesse après une défaite pareille.[26] Ils avaient aussi su profiter des dissensions en Europe en jouant de leur diplomatie. De plus, ils continuèrent leurs offensives et razzias en Méditerranée dans le courant de l’année, et ils se préparaient à reprendre un autre point important : Tunis.

Tabbahoğlu

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Sources et références

[1] H. Inalcik, The ottoman empire. The classical age 1300-1600, Londres, W&N, 2000.

[2] I. Uzunçarşılı, Kıbrıs Fethi ile Lepant (İnebahtı) Muharebesi Sırasında Türk Devletile Venedik ve Müttefiklerinin Faaliyetine Dair Bazı Hazinei Evrak Kayıtları, Türkiyat mecmuasi, 17, 1935, pp. 257-292, p. 259.

[3] I. Uzunçarşılı, Kıbrıs Fethi ile Lepant, op. cit., p. 259

[4] H. Inalcik, Devlet-i ‘Aliyye. Osmanli Imparatorlugu üzerine arastirmalar 1, Istanbul, Türkiye Is Bankasi, 2009, p. 169.

[5] H. Inalcik, The ottoman empire. The classical age 1300-1600, Londres, W&N, 2000.

[6] Y. Öztuna, Osmanli devleti tarihi. Siyasi tarih, Istanbul, Ötüken, 200, p. 212.

[7] R. Mantran, L’écho de la bataille de Lépante à Constantinople, Annales. 28, 1973, 2, pp. 396-405, p. 398.

[8] H. Inalcik, Devlet-i ‘Aliyye. Osmanli Imparatorlugu…, op. cit., p. 166.

[9] Y. Öztuna, Osmanli devleti, op. cit., p. 212.

[10] Ibid., p. 213.

[11] R. Mantran, L’écho de la bataille…, op. cit., p. 399.

[12] Y. Öztuna, Osmanli devleti, op. cit., p. 214.

[13] H. Inalcik, Devlet-i ‘Aliyye. Osmanli Imparatorlugu…, op. cit., p. 167.

[14] I. Bostan, « Inebahti Deniz Savaşi », TDV İslâm Ansiklopedisi, https://islamansiklopedisi.org.tr/inebahti-deniz-savasi (Consulté le 07/10/2020).

[15] C. Imber, « The reconstruction of the ottoman fleet after the battle of Lepanto », Studies in Ottoman History and Law, pp. 85–102, p. 90.

[16] C. Imber, « The reconstruction of the ottoman fleet…, op. cit., p. 88.

[17] Ibid., p. 97.

[18] R. Mantran, L’écho de la bataille…, op. cit., p. 401.

[19] C. Imber, « The reconstruction of the ottoman fleet…, op. cit., p. 98.

[20] H. Inalcik, Devlet-i ‘Aliyye. Osmanli Imparatorlugu…, op. cit., p. 169.

[21] Ibid., p. 170.

[22] Ibid., p. 171.

[23] Y. Öztuna, Osmanli devleti, op. cit., p. 215.

[24] R. Mantran, L’écho de la bataille…, op. cit., p. 403.

[25] Ibid., p. 403.

[26] Y. Öztuna, Osmanli devleti, op. cit., p. 214.

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