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Qui sont les frères musulmans ?

Qui sont les frères musulmans ? Ce terme utilisé quotidiennement par les islamophobes.

Nous retrouvons souvent le terme « Frères musulmans » chez les islamophobes dans leurs interviews ou autre. Ils n’ont que ce mot à la bouche et visent à décrédibiliser les personnes qu’ils cherchent à confronter. Comme pour le terme « fondamentaliste », l’étiquette « frère musulman » est une véritable formule magique qui décrédibiliserait instantanément n’importe quel politicien, discours ou acteur social. Pourquoi construire un véritable argumentaire en proposant de véritables preuves quand on peut résumer la chose par « ce sont des frères musulmans » ? Dès lors, nous vous proposons de découvrir qui sont les frères musulmans.

 

La société des frères musulmans

La société des Frères musulmans fut fondée en 1928 à Ismaïlia, près du canal de Suez, par un jeune instituteur nommé Hassan Al-Bannâ (m. 1945). Celui-ci n’était pas un homme de religion, mais un fonctionnaire nommé dans une école normale de type moderne. Le mouvement avait néanmoins pour objectif d’islamiser la société par la base, de restaurer le califat et de combattre l’occidentalisation des mœurs et des institutions. Prêchant sa vision de village en village, al-Bannâ prônait l’islam comme un système englobant, portant sur tous les aspects de la vie : il se préoccupait de justice sociale et de pouvoir politique notamment. Il s’adressait avant tout aux masses, loin des cénacles élitistes des clercs et des intellectuels, et mit en place une solide organisation qu’il fit reposer sur une base militante large, populaire et dynamique[1].

La confrérie connut des débuts relativement apaisés sous la monarchie égyptienne, qui considéra d’abord les Frères comme un contrepoids utile face aux poussées nationalistes du parti al-Wafd. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les relations commencèrent à se tendre entre les Frères et la monarchie appuyée par les Britanniques. La confrérie comptait alors déjà plus d’un demi-million de membres et représentait une force politique incontournable. Elle finit par être dissoute en 1948 et ses membres persécutés. Il n’est donc pas étonnant que les Frères aient applaudi au renversement du roi en 1952 par un « comité d’officiers libres » auquel apparentait Gamal Abdel Nasser. Malgré des relations excellentes suite au coup d’État, Nasser, devenu entretemps l’homme fort de la « nouvelle Égypte », se retourna en 1954 contre ses anciens alliés dont il craignait la popularité. La confrérie fut de nouveau interdite et ses membres emprisonnés par milliers dans des conditions atroces. L’extrême violence de cet épisode répressif mena à la radicalisation d’une frange des Frères, dont l’inspirateur fut Sayyid Qutb[2] (m. 1966). Pour al-Bannâ, il existait une zone grise entre l’État islamique et l’État d’impiété, zone dans laquelle les Frères se proposaient d’agir pour transformer une réalité imparfaite ; Qutb rompit avec al-Bannâ à plusieurs niveaux, estimant que cette zone grise n’existe pas. Ainsi l’impiété de l’État remet en cause l’islamité de toute la société, et un tel État ne peut qu’être combattu par une avant-garde « éclairée » qui fondera sur ses ruines l’État islamique. La réforme, chère à al-Bannâ, n’est plus une solution ; seule compte la révolution[3].

Olivier Roy affirme que si la plupart des mouvements extrémistes sont issus de la matrice conceptuelle définie par Sayyid Qutb (que ce soit en Égypte ou en Algérie un peu plus tard), ceux-ci sont dès la fin des années 70 séparées des Frères musulmans, jugés trop modérés[4]. À ce propos, Xavier Ternisien précise que la pensée de Qutb et de ses partisans est considérée par les dirigeants de la Confrérie comme déviante et dangereuse. En 1969, le guide suprême Hudaybi écrivit en prison Prédicateurs, pas juges, destiné à prendre à contre-pied les thèses de Qutb. À partir de cette date, la pensée qutbienne n’est plus considérée comme faisant partie du corpus des Frères musulmans, il est en quelque sorte séparé du « canal historique ». Cela n’empêchera cependant pas de nombreux intellectuels arabes nassériens ou marxistes d’amalgamer Qutb et Frères musulmans, le présentant parfois comme leur « deuxième guide »[5].

‘Umar al-Tilmisani (m. 1986), qui succéda à al-Hudaybi à la tête de la confrérie, poursuivit la ligne de son prédécesseur : en 1984, les Frères égyptiens firent le choix historique de s’impliquer massivement dans le champ politique institutionnel, rompant ainsi de facto avec la stratégie révolutionnaire qui avait, pendant un temps, pu séduire certains de leurs militants. Ils participèrent depuis à toutes les élections où leur présence était permise (ce qui excluait les présidentielles jusqu’en 2012), se résignant ainsi à occuper la place que le régime de Moubarak était prêt à leur octroyer au sein d’un jeu institutionnel sur lequel ils n’avaient aucun contrôle. Une évolution similaire se produisit chez les Frères hors d’Égypte, partout où la nature du régime permettait à la confrérie de participer au jeu politique (Yémen, Jordanie, Koweït). Face à des régimes autoritaires, certains dirigeants Frères se sont emparés des revendications démocratiques pour se poser en défenseurs des libertés politiques, tout en restant ambigus sur les libertés sociétales (la nature conservatrice de leur message limitant de facto ces dernières). Certains de leurs émules, comme Rachid al-Ghannouchi, chef du parti tunisien « al-Nahda », ont poussé plus loin cette logique réformatrice, en allant jusqu’à théoriser une certaine compatibilité entre démocratie et référentiel islamique. D’autres, tel Recep Tayyip Erdogan, fondateur du parti turc AKP, ont même abandonné toute référence à la shari‘a pour se présenter comme des « démocrates musulmans »[6].

Suite à l’immolation par le feu de Mohammed Bouazizi en décembre 2010, des manifestations se répandirent en Tunisie puis dans plusieurs autres pays, limitrophes et plus lointains : le Printemps arabe était en marche[7].

Suite à la révolution au Caire de janvier 2011, Mohammed Morsi fut élu président de la République égyptienne en juin 2012. Les Frères commirent alors une série d’erreurs : méfiance profonde à l’égard des autres composantes du champ politique, incapacité à forger des alliances durables hors du camp islamiste, sentiment d’être une « élite appelée à guider le peuple » et prompte à confondre l’intérêt de la confrérie et celui de l’État. Il faut y ajouter les pulsions revanchardes des élites d’Ancien Régime qui avait décidé coûte que coûte de reprendre le pouvoir qu’il avait dû céder en 2011 pour expliquer le coup d’État de juillet 2013. Le maréchal Sissi, élu président en mai 2014, réprima les Frères sans merci : le 14 août 2013, près d’un millier de leurs militants furent massacrés en une seule journée. Dans son entreprise d’éradication de la confrérie, le maréchal Sissi peut compter sur des alliés de poids dans le golfe : les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, qui voient dans l’islamisme des Frères un modèle de gouvernance sunnite concurrent et menaçant. Ces deux pays ont inclus les Frères dans leur liste d’organisations terroristes. Même en Jordanie et au Koweït, où les Frères siégèrent longtemps au Parlement et entretenaient des relations relativement cordiales avec le régime, le mouvement est aujourd’hui en difficulté sous l’effet combiné de l’après-soulèvement arabe et des pressions émeri-Saoudiennes. Deux pays continuent à les soutenir : la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et le Qatar. Sur le plan idéologique, cette situation dramatique pour la confrérie pourrait avoir des conséquences paradoxales. Elle semble encourager – lorsque le contexte le permet – des évolutions réformatrices plus audacieuses que jamais (comme en Tunisie où al-Nahda, dernier mouvement issu de la tradition frériste a avoir survécu à la contre-révolution arabe a, en avril 2016, officiellement proclamé qu’il séparait ses activités politiques de ses activités de prédication). Chez les Marocains du PJD, qui n’ont jamais entretenu de liens formels avec les Frères, cette séparation existe depuis les années 1990. Le PJD est dans une situation paradoxale : vainqueur des élections, il contrôle le poste de chef de gouvernement, mais la réalité du pouvoir lui échappe au profit d’un système toujours dominé par la monarchie et ses réseaux[8].

Conclusion

La réalité de la confrérie des frères musulmans est donc tout autre que ce qu’on nous laisse à penser. Leur réalité politique et historique est donc toujours à contextualiser pour mieux les comprendre et voir leur approche politique. Ils tentent de combler un vide entre les pouvoirs politiques des pays arabo-musulmans après la décolonisation, pays qui furent très vite repris par des pouvoirs despotiques. Le point de vue réductionniste qui cherche à transformer les FM comme l’antre d’un islam offensif, combatif voir terroriste est tout simplement faux, leur mouvement est vaste et hétérogène en leur sein. Ce ne sont finalement que des personnes qui planifient un pouvoir politique à l’aide de la démocratie et de l’Islam.

Brice

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Sources & références :

[1] S. mervin, Histoire de l‘Islam. Fondements et doctrines, Paris, Flammarion, 2000, pp. 212-213.

[2]  Sayyid Qutb (1906-1966) fut un poète, écrivain et militant égyptien, longtemps proche des Frères musulmans avant de s’en démarquer et de produire des écrits de plus en plus radicaux, notamment suite à ses séjours prolongés en prison. Il sera finalement exécuté par Nasser après avoir refusé de revenir sur ses positions. Son idéologie, qualifiée de « qutbisme », a servi selon de nombreux spécialistes de base doctrinale au jihadisme contemporain en inspirant notamment profondément les fondateurs d’al-Qaïda. Xavier Ternisien voit ce lien dans le mouvement de Frères musulmans qui, fuyant la répression de Nasser, se réfugièrent en Arabie saoudite, où un double phénomène s‘opéra : une « salafisation » des Frères installés dans le royaume et une politisation de la matrice wahhabite sous l’effet de la pensée de la Confrérie. Il est à noter que c’est la ligne « dure » incarnée par Muhammad Qutb (frère de Sayyid) de la Confrérie qui fera souche dans le royaume. C’est la synthèse de la pensée qutbiste et du puritanisme wahhabite qui connaîtra une postérité durable à travers le terrorisme international. Ayman Al-Zawahiri l’illustre parfaitement, sa pensée étant directement influencée par Qutb, beaucoup plus que par Hassan al-Bannâ Cf.  E. SHEPARD , «  Sayyid Qutb (1906-1966) », dans G. BOWERING  (dir.), The Princeton Encyclopedia of Islamic Political Thought , Princeton, Princeton University Press, 2013, p. 488 ; X. ternisien, Les Frères musulmans, Paris, Fayard, 2005, p. 148.

[3] S. lacroix, « L’islamisme, au prisme des Frères musulmans », dans S. MERVIN, N. MOULINE (dir.), Islams politiques. Courants, doctrines et idéologies, Paris, CNRS Editions, 2017, pp. 56-58.

[4] O. roy, Généalogie de l’islamisme, Paris, Fayard, 2010, p. 69.

[5] X. Tarnosien, Les Frères musulmans, Paris, Fayard, 2005, p. 141.

[6] S. Lacroix, op. cit., pp. 66-69.

[7] Lire à ce sujet notamment F. encel, Géopolitique du printemps arabe, Paris, Presses universitaires de France, 2014,

[8] S. lacroix, op. cit., pp. 71-76.

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